Daily Archives: 11 May 2015

Ces « pseudo intellectuels » dont parle la Ministre de l’Education nationale…

Plusieurs voix comme l’ancien ministre Jack Lang, ainsi que celles de plusieurs intellectuels – Régis Debray, Luc Ferry, Michel Onfray, Pascal Bruckner… – se sont ouvertement élevées contre la réforme du collège et celle des programme annoncés par Najat Vallaud Belkacem. Extraits :

Au sujet du programme d’Histoire

Pascal Bruckner, philosophe : « … Sans chronologie, l’histoire n’a pas de sens. Cette réforme risque donc d’égarer encore un peu plus les élèves. On peut également s’étonner du choix de privilégier l’enseignement de l’islam par rapport à celui des Lumières ou du christianisme médiéval. A mon sens il ne s’agit pas d’un choix arbitraire, mais idéologique. Il y a sans doute ici une volonté d’ouverture à l’égard de l’islam, un souci de plaire aux nouveaux arrivants en supprimant tout ce qui peut les heurter: l’enseignement d’un autre monothéisme et l’exercice d’un esprit critique. Mais comment comprendre la France sans connaître le «manteau de cathédrale qui la recouvre»? Comment comprendre qui nous sommes si l’on ne sait pas d’où l’on vient? C’est-à-dire d’un pays de culture profondément catholique et républicaine. Quant aux Lumières, elles sont au fondement même de la culture laïque contemporaine. Que l’on soit de gauche ou de droite, croyant ou pas, c’est durant cette période que se noue la modernité. Faire l’impasse sur celle-ci me paraît aberrant. Il est vrai que dans certains quartiers, il est désormais impossible d’enseigner la Shoah en raison du conflit israélo-palestinien ou encore Madame Bovary qui soulève la question de l’adultère. La réforme tend à cajoler les éléments les plus rétifs du système éducatif au lieu de les assimiler. Ce n’est pas forcément un bon signe à envoyer aux Français musulmans les plus éclairés qui voudraient prendre leur distance avec leur propre religion et s’ouvrir au reste de notre culture. Pour nourrir une réflexion plus profonde sur les croyances, il me paraît urgent de rendre obligatoire la lecture du traité sur la tolérance de Voltaire. »

imagesAu sujet de la réduction/supppression du latin-grec

Jean d’Ormesson, académicien : « Mettre en vigueur le projet de réforme de Mme Najat Vallaud-Belkacem, ce serait menacer toute la partie peut-être la plus brillante de notre littérature. Montaigne et Rabelais deviendraient vite illisibles. Corneille, Racine, La Fontaine, Bossuet changeraient aussitôt de statut et seraient difficiles à comprendre. Ronsard, Du Bellay, Chateaubriand, Giroudouxou Anouilh – sans même parler de James Joyce – tomberaient dans une trappe si nous n’apprenions plus dès l’enfance les aventures d’Ulysse aux mille ruses, si nous ignorions, par malheur, qu’Andromaque est la femme d’Hector, l’adversaire malheureux d’Achille dans la guerre de Troie,si nous nous écartions de cette Rome et de cette Grèce à qui, vous le savez bien, nous devons presque tout. »

Au sujet de l’enseignement des langues

Jean-Paul Brighelli, enseignant, écrivain : « Sous prétexte d’égalitarisme – qui n’est pas l’égalité -, on a décidé de commencer la seconde langue en cinquième, en consacrant à cet apprentissage la totalité des postes prévus au budget (et sous réserve que l’on trouve dès 2016, malgré la raréfaction des candidats, assez de professeurs linguistes pour l’enseigner). Les moyens humains et économiques manquant, il ne sera pas question de dédoubler les classes, condition nécessaire pour un apprentissage linguistique (par exemple en labos de langues) un peu cohérent. De la langue ibérique les élèves connaîtront sans doute, en fin d’année, Un, dos, tres – l’espagnol revu et corrigé par M6 et W9.
Le but unique de cette réforme est de mettre en extinction les parcours supposés « élitistes », classes européennes ou classes bilingues. De surcroît, cet apprentissage se faisant à moyens constants, il ne pourra se mettre en place, annonce le ministère, qu’en défalquant une heure aux emplois du temps de la « première langue » en quatrième et en troisième. Inutile de dire que ce n’est pas ainsi que l’on forme des élèves trilingues.
Faut-il rappeler que l’urgence n’est pas d’apprendre précocement l’espagnol ou l’allemand ? C’est de savoir parler et écrire le français. La nouvelle définition du « socle de compétences », toujours plus bas, ne facilitera pas cet apprentissage primordial – y compris dans la perspective de l’enseignement de langues étrangères. »

Au sujet de l’interdiscilplinarité

Patrick Hetzel, professeur des universités, ancien recteur : Cette réforme est une véritable catastrophe, car elle conduit à un nivellement par le bas. Au lieu d’avoir de l’ambition pour nos enfants, pour les enseignants et pour le pays, elle casse ce qui marche, notamment les classes bilangues et les sections européennes – sous prétexte d’élitisme. Comme si l’élitisme était problématique !

Bien entendu, il est essentiel que l’école de la République fasse réussir tous les enfants. Et c’est justement pourquoi l’élitisme républicain n’est pas à mépriser, mais au contraire à valoriser. En effet, il repose sur le travail et le mérite. Autant de valeurs qui devraient tous nous rassembler.
La ministre nous dit qu’elle veut développer des enseignements interdisciplinaires parce que les collégiens s’ennuient. C’est une bien curieuse idée ! Non pas qu’il ne faille pas s’intéresser à la manière dont on peut rendre les contenus des enseignements intéressants pour les élèves, c’est d’ailleurs l’un des rôles assignés à la pédagogie ; mais en usant ainsi d’une stratégie d’esquive, elle décrédibilise elle-même l’école. Son raisonnement est finalement très étonnant : si le contenu disciplinaire est difficile, alors passons à l’interdisciplinarité, ce sera plus ludique pour les collégiens.
Mais la seule question qui vaille, c’est celle de la transmission des connaissances et de l’acquisition de compétences. Or, tous les spécialistes des sciences cognitives s’accordent à dire que les structures cognitives se construisent de façon progressive et cumulative. Ainsi, pour pouvoir accéder de manière efficace à un contenu interdisciplinaire, il faut au préalable avoir une bonne maîtrise disciplinaire (…)
La ministre fait fausse route d’un point de vue pédagogique en décrétant l’interdisciplinarité au collège, d’autant que ce seront des heures en moins pour les disciplines. Ensuite, elle renonce ainsi au socle commun de connaissances et de compétences qui avait été introduit dans notre système éducatif en 2005 avec la loi Fillon sur l’avenir de l’école. Ce renoncement sera lourd de conséquences, surtout si vous y ajoutez le fait que la ministre rejette le principe d’une évaluation systématique et régulière pourtant indispensable pour piloter une politique éducative au niveau national. »

Anne Coffinier, énarque et directrice de la Fondation pour l’école : « C’est donc une réforme qui conduit encore et toujours à réduire l’enseignement structuré et structurant, allant du simple au complexe, de manière explicite et systématique, au profit d’un enseignement décousu, sans exigence formelle et cohérence méthodologique, délivré au détour d’un thème ou d’un texte d’étude… On sait pourtant que la réduction constante des horaires alloués au français depuis 30 ans est la cause majeure de l’effondrement du niveau académique des écoles de France : c’est là-dessus qu’il faudrait insister, en réduisant le temps consacré aux matières « anecdotiques ». (…) Plus on détruit le collège public, plus les « élites » en retireront leurs enfants pour les scolariser dans le privé ou à l’étranger : cette politique de destruction de l’enseignement secondaire provoque inévitablement une segmentation accrue de la société. Les élèves les moins favorisés sont justement ceux qui ont le plus besoin de fondamentaux et qui tirent le moins profit de ces enseignements disparates et anecdotiques. »

Au sujet du collège unique

Alain Finkielkraut, philosophe : « Ce fut la plus grande des réformes, mise en route par René Haby sous le septennat de Giscard d’Estaing, et mère de la réforme permanente. Son objectif était de mettre fin à ce que Bourdieu appelait la «reproduction sociale à l’école». Or l’on constate, un quart de siècle plus tard, qu’il y a deux fois moins d’enfants d’ouvriers ou d’employés dans les grandes écoles. Et, pour remédier à cet échec, on a réduit la part de la culture générale, car celle-ci est jugée bourgeoise, déconnectée et sélective. Bref, la réforme aggrave la réforme et c’est le sauve-qui-peut. Des parents se rendent compte que quelque chose ne va pas et que leurs enfants ne reçoivent pas l’enseignement qu’ils ont eux-mêmes reçu. Alors les écoles privées deviennent les conservatoires des valeurs antérieures de l’école publique. Mais ce n’est plus gratuit ni obligatoire, il faut désormais de l’argent et de la connaissance pour y accéder. On nous a donc bâti un collège unique démocratique qui a engendré un système parallèle encore plus inégalitaire. »